« La spirale du déclassement » : les classes moyennes à la dérive

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La spirale du déclassement: Essai sur la société des illusions de Louis Chauvel, Seuil, 2016, 224 pages, 16 

Dans une tribune du 17 octobre 2016 parue dans le Monde, le sociologue Louis Chauvel s’insurge contre le dernier rapport de France Stratégie, consacré aux « lignes de faille » de la société française [1]. Il déplore une tendance française à créer un écran de fumée entre les phénomènes sociaux et une analyse lénifiante. Plus précisément, il dénonce une pratique française de ne pas voir qu’il s’opère aujourd’hui un déclassement massif des classes moyennes, celui-ci se concentrant sur les plus jeunes générations et générant une « spirale du déclassement ». Cette dynamique descendante fait d’ailleurs l’objet de son dernier livre. Si le tableau est sombre, la lecture de l’ouvrage montre qu’il ne s’agit en rien des rêveries pessimistes d’un intellectuel trop inquiet mais bien des fruits d’une recherche de plus de vingt ans, présentés ici de manière pédagogique.

Le déclassement des classes moyennes : une analyse générationnelle

Les classes moyennes constituent l’objet de l’analyse de Louis Chauvel [2] . Il désamorce d’emblée toute critique qui l’accuserait de mettre de côté les difficultés des classes populaires, qui constituent une réalité qu’il ne nie pas mais qui n’entre pas dans son étude. A cette première remarque, méthodologique, s’en ajoute une seconde. Pour Louis Chauvel, les classes moyennes forment le noyau d’une société. La dégradation de leurs conditions sociales et le creusement des inégalités traduisent une atteinte aux fondements même de la société, prise dans son ensemble [3]. Il s’insurge contre les travaux qui viseraient à nier le réel et à instaurer une « société des illusions », livrant au passage une intéressante réflexion épistémologique sur ce qu’est sa matière [4].

Or ce déclassement se concentre sur les jeunes générations, instaurant une fracture générationnelle toujours plus accrue [5]. L’année de naissance est un facteur social aussi déterminant que la catégorie socio-professionnelle des parents. A travers l’écart des conditions de vie entre les différentes cohortes générationnelles, l’auteur montre l’existence d’un déclassement générationnel, particulièrement net pour les enfants des classes moyennes [6].

Le fonctionnement de la spirale

Loin de se contenter d’une analyse des inégalités basées sur le revenu, qui offrirait un biais égalisateur, l’auteur met en avant les effets d’une « repatrimonialisation », c’est-à-dire le redressement de la valeur du patrimoine. Désormais, le revenu ne permet plus à lui seul de combler les écarts et la méritocratie ne remplit plus son rôle d’harmonisation. Cela se traduit tout d’abord dans l’accès au logement. Il existe ainsi un déclassement résidentiel qui est bien mis en valeur, à fortiori lorsqu’on ne dispose pas de l’aide de parents ou de proches [7].

A ce premier facteur, s’en ajoute un deuxième, à savoir le déclassement des diplômes. Louis Chauvel démontre que l’inflation scolaire n’a pas été suivie d’effets en termes d’emploi. A diplôme égal avec leurs aînés, les plus jeunes générations exercent des emplois moins qualifiés et ne correspondant donc pas à ce qu’elles étaient en droit d’attendre. Cette dégradation suscite du ressentiment et des « traumatismes sociaux ». Les bacheliers d’aujourd’hui accéderaient ainsi à des métiers que leur ouvrait autrefois le BEPC.

 9782021072846FSEnfin, il faut ajouter une « aliénation politique ». Cette situation de la jeunesse fait l’objet d’un déni. Parmi les explications avancées par l’auteur, le vieillissement du corps représentatif révèle bien cette fracture. L’auteur analyse bien la rupture de transmission qui s’instaure ainsi, tout en déplorant que cette rupture annonce des lendemains sinon violents, tout du moins lourds d’intenses tensions.

Au final, et c’est peut-être le plus inquiétant à la lecture de l’essai, le noir tableau qui se dégage suggère l’existence d’une génération sacrifiée, celle née dans les années 1950 et arrivée sur le marché de l’emploi au moment du tournant de la rigueur des années mitterrandiennes. C’est elle qui connaît un chômage de masse pour un niveau d’étude supérieur. La mobilité des classes moyennes dans leur ensemble s’exerce ainsi vers le bas de l’échelle sociale.

Or la question des inégalités est une question brûlante. Une situation de déclassement systématique entraîne des réactions violentes. Face aux dégradations sociales et aux blocages institutionnels, la gestion de la situation reste à définir. Les promesses du candidat François Hollande, à savoir mettre la jeunesse au centre de son action diplomatique, n’ont pas été assumées par le même président devenu durant son quinquennat.

Que faire ?

La première remarque que l’on peut formuler à propos de l’essai et de ses 40 graphiques est qu’il faut prendre au sérieux le déclassement que connaissent aujourd’hui les classes moyennes. Que l’on apprécie ou pas la posture, il semble trop facile de balayer d’un revers de la main le constat que fait Louis Chauvel. Le lecteur peut être gêné du ton apocalyptique que prend parfois l’auteur et de ses appels incessants à un discours de vérité. Il nécessite, néanmoins, une discussion de la situation pour se mettre d’accord sur le diagnostic et arrêter de constamment minimiser les dégâts sociaux. Il semble à tout le moins un peu léger de parler de « peur du déclassement » sans s’interroger sur sa réalité [8]. A cet égard, les classes moyennes et la question d’une fracture sociale générationnelle constitueront, plus que jamais, un des enjeux de l’élection présidentielle de 2017.

Sur le plan des mesures concrètes, l’auteur appelle les jeunes générations à prendre leur destin en main. Cela passe notamment par le départ à l’étranger et par le souci d’impulser une dynamique à la jeunesse, de retrouver une « jeunesse inventive ». L’important est avant tout de sortir du « syndrome de Stockholm » qui bloque la société française.

Pour aller plus loin:

[1] http://abonnes.lemonde.fr/idees/article/2016/10/17/oui-les-inegalites-progressent-en-france_5014752_3232.html. Pour le rapport de France Stratégie, http://www.strategie.gouv.fr/publications/lignes-de-faille-une-societe-a-reunifier.

[2] CHAUVEL Louis, Les Classes moyennes à la dérive, Paris, Seuil, 2006.

[3] On se permettra ici de faire référence aux travaux de la Fondapol sur les classes moyennes, particulièrement suggestifs : http://www.fondapol.org/etude/serie-de-notes-sur-les-classes-moyennes.

[4] Les travaux de l’économiste Eric Maurin sont ici particulièrement visés. MAURIN Eric, La peur du déclassement. Une sociologie des récessions, Paris, La République des idées / Seuil, 2009 ; Id. (avec GOUX Dominique), Les nouvelles classes moyennes, Paris, La République des idées / Seuil, 2012.

[5] CHAUVEL Louis, Le Destin des générations : structure sociale et cohortes en France du XXe siècle aux années 2010, Paris, Presses universitaires de France, 2010.

[6] Pour une présentation de cette réflexion on pourra lire, http://www.trop-libre.fr/la-guerre-des-generations-aura-t-elle-lieu/

[7] http://abonnes.lemonde.fr/famille/article/2016/10/10/face-a-la-crise-l-entraide-familiale_5011251_1764986.html

[8]http://www.atlantico.fr/decryptage/attention-bombe-politique-cette-france-petrifiee-crainte-et-realite-declassement-julien-damon-erwan-noan-2843854.html

« Crédit photo Flickr: Mypouss»

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