« La bataille du Grand Nord a commencé » : vers une nouvelle guerre froide ?

6151061573_7023960f2f_zLa bataille du Grand Nord a commencé de Richard Labévière et François Thual, Editions Perrin, 2008, 252 pages, 18,50 €

« Le plus intéressant dans les cartes, ce sont les espaces vides, car c’est là que cela va bouger ».

Et si, en géopolitique, il fallait parfois passer par la périphérie pour mieux comprendre les enjeux du centre ? C’est l’idée avancée par Richard Labévière et François Thual dans leur ouvrage « La Bataille du Grand Nord a commencé ». Les deux auteurs nous proposent de porter le regard vers le pôle nord, nouveau, mais méconnu, lieu de lutte entre les grandes puissances de ce monde. Longtemps délaissée, l’Arctique est récemment devenu un nouvel enjeu politique, militaire et économique, du fait de la fonte des glaces.

Dans un premier temps, R. Labévière et F. Thual s’attachent à pointer les enjeux économiques de cette zone. Le grand nord est en effet décrit comme « une véritable caverne d’Ali Baba de la mondialisation ». Outre le fait que l’accélération de la fonte des glaces permettrait l’émergence d’une nouvelle route commerciale reliant l’Europe à l’Asie et faisant l’économie de 9000 kilomètres, on sait que « 30% des réserves mondiales de gaz naturel et 13% pour le pétrole sont en Arctique ».

On comprend alors aisément les prétentions territoriales qui découlent de ce constat. Ainsi, en 2007, (et c’est le point de départ de cette étude) la Russie dépose, à l’aide de deux sous-marins et à plus de 4200 mètres de profondeur, son drapeau sur le fond marin du grand nord, lançant officiellement le départ de cette « course moderne au pôle nord », 100 ans après celle ayant opposée Cook et Peary.

Les convoitises entourant l’Arctique ont également pour effet de rebattre les cartes des alliances diplomatiques bien connues. Canada et Etats-Unis s’opposent ainsi sur la question du statut de cette potentielle nouvelle route commerciale, le premier pays revendiquant la souveraineté de ces eaux, le second estimant au contraire qu’un passage reliant deux océans doit relever du statut juridique des eaux internationales. Ces divergences de prétentions entre les deux alliés ne sont pas sans conséquences puisque, selon F. Thual, cette opposition sur le statut des eaux de la mer de Beaufort expliquerait, en partie, la non-participation du Canada à l’invasion en Irak de 2003. L’ouvrage permet ainsi de mettre en lumière que les conflits concernant l’Arctique dépassent largement la logique Est-Ouest, dichotomie classique des relations internationales.

417psZjorHL._SX326_BO1,204,203,200_En conséquence logique, le point suivant du livre est consacré à la question de la militarisation de l’Arctique. Si cette dernière date de la 1ère guerre mondiale, elle a connu une accélération croissante ces dernières années. Comme le soulignent les deux auteurs, « Le grand nord demeure une autoroute virtuelle et potentielle pour toutes les intimidations et gesticulations militaro-industrielles. » En témoigne ainsi l’initiative du Canada de déployer dans la zone plusieurs milliers d’hommes, appuyés par des bases et des centres logistiques, ou encore les vols récurrents de bombardiers russes à long rayon, n’hésitant plus à s’approcher des cotes de l’Alaska. L’Arctique se prête donc à une militarisation totale : sous-marine, aérienne et de surface.

Enfin, et c’est l’un des points forts de l’analyse proposée, il est également question de la situation des populations autochtones et de l’écosystème polaire. La présence de plus en plus forte et visible de ces nouveaux acteurs pose la question du devenir des Inuits, avec le risque de voir l’acculturation de ces peuples circumpolaires, ainsi que de la préservation du fragile équilibre écologique polaire.

En définitive, les deux auteurs font le portrait d’une zone méconnue et pourtant amenée à devenir incontournable en géopolitique. Pour autant, face à un constat parfois inquiétant, il est bon de rappeler que sur cette zone du monde, c’est encore la négociation et la régulation par des instances internationales qui dominent. De fait, seul bémol, on regrettera un peu que l’ouvrage ne se concentre que sur les logiques d’oppositions et d’affrontements qui prévalent sur cette zone du monde.

«Il faut se méfier de la périphérie, car si on n’y prête pas attention, elle peut devenir le centre»

« Crédit photo Flickr: NASA Goddard Space Flight Center »

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